Une descente où l’horreur vient moins des monstres que du silence

assets/images/tests/cthulhu-the-cosmic-abyss/cthulhu-the-cosmic-abyss_p1.jpg
Cthulhu : The Cosmic Abyss arrive avec une promesse aussi simple qu’ambitieuse : plonger le joueur dans une enquête lovecraftienne au fond de l’océan Pacifique, là où la pression écrase les corps, où la lumière disparaît, et où les certitudes humaines semblent ridicules face à quelque chose de beaucoup plus ancien. Le jeu prend place en 2053 et suit Noah, envoyé enquêter sur la disparition mystérieuse de mineurs dans les abysses. Ce point de départ pourrait facilement servir de prétexte à un survival horror classique, rempli de couloirs sombres, de cris lointains et de créatures surgissant au mauvais moment. Pourtant, l’expérience choisit une voie plus lente, plus mentale, presque suffocante. Elle préfère installer un malaise durable plutôt que de chercher la peur immédiate. Ce choix donne au jeu une identité forte. L’horreur n’est pas seulement dans ce qui se voit, mais dans ce qui se devine. Les stations minières abandonnées, les structures impossibles, les traces d’une activité humaine qui a brusquement déraillé, tout participe à construire une impression de catastrophe silencieuse. Le joueur n’est pas simplement face à un décor hostile. Il traverse un lieu qui semble avoir été contaminé par une logique étrangère, une présence qui déforme les espaces, les souvenirs et peut-être même la perception du réel. C’est précisément là que Cthulhu : The Cosmic Abyss fonctionne le mieux : lorsqu’il laisse le doute s’installer et que chaque nouvelle découverte rend la situation moins compréhensible qu’avant. Le jeu ne s’adresse donc pas à ceux qui cherchent avant tout de l’action nerveuse ou des séquences de fuite répétées. Il vise un public plus patient, sensible à l’ambiance, aux récits d’enquête et à l’horreur cosmique. Son rythme peut paraître volontairement pesant, mais cette lenteur fait partie de son langage. Elle permet d’observer, d’écouter, de relier les indices, de se demander si la menace est réellement extérieure ou si elle s’infiltre déjà dans l’esprit de Noah. Dans ses meilleurs moments, le jeu réussit à donner l’impression que la véritable créature n’est pas forcément celle que l’on croise, mais l’idée même que l’humanité n’a jamais été au centre de quoi que ce soit.

Une atmosphère abyssale qui impose le respect

assets/images/tests/cthulhu-the-cosmic-abyss/cthulhu-the-cosmic-abyss_p2.jpg
La grande force de Cthulhu : The Cosmic Abyss tient dans son ambiance. Le jeu comprend très vite que Lovecraft ne se résume pas à des tentacules, des cultes inquiétants et des noms imprononçables. L’horreur cosmique repose avant tout sur la sensation d’être minuscule, impuissant, placé devant une vérité que l’esprit humain n’est pas fait pour accepter. Sur ce terrain, l’aventure s’en sort avec beaucoup de maîtrise. Les profondeurs du Pacifique ne sont pas seulement un cadre esthétique. Elles deviennent un personnage à part entière, froid, oppressant, indifférent. L’eau, la roche, le métal, les lumières artificielles et les ombres forment un ensemble presque organique, comme si l’environnement respirait lentement autour du joueur. Visuellement, le jeu mise sur une direction artistique très marquée. Les installations humaines, avec leurs couloirs techniques, leurs sas, leurs laboratoires et leurs zones d’extraction, créent d’abord une impression de science-fiction industrielle assez familière. Puis, peu à peu, cette familiarité se fissure. Les proportions deviennent étranges, les formes semblent moins rationnelles, certains espaces donnent l’impression de ne plus obéir aux mêmes règles physiques. Cette progression est essentielle, car elle évite de tout montrer trop vite. Le jeu installe d’abord un monde compréhensible, presque crédible, avant de le faire glisser vers quelque chose de plus ancien, de plus vaste et de profondément dérangeant. La mise en scène sonore joue également un rôle majeur. Les silences sont lourds, les bruits métalliques résonnent avec une précision inquiétante, et les nappes musicales restent souvent en retrait pour laisser la tension respirer. Le résultat n’est pas une peur spectaculaire, mais une anxiété constante. Il y a toujours cette impression qu’un événement pourrait arriver, même lorsque rien ne se produit. Cette retenue donne beaucoup de poids aux moments où le jeu décide enfin de hausser le ton. Une porte qui s’ouvre, un message retrouvé, une anomalie visuelle ou une simple variation dans l’ambiance sonore peuvent suffire à créer un malaise réel. L’écriture participe aussi à cette immersion. L’histoire ne cherche pas uniquement à expliquer une disparition. Elle s’intéresse à ce que cette enquête révèle sur les limites du contrôle humain. Les corporations exploitent les ressources des fonds marins, les scientifiques pensent pouvoir comprendre ce qu’ils découvrent, et les enquêteurs espèrent encore que chaque phénomène possède une cause rationnelle. Mais l’univers du jeu contredit progressivement cette arrogance. Plus Noah avance, plus les réponses deviennent instables. Cette sensation d’enquête qui se retourne contre celui qui la mène est très réussie. Chaque indice paraît utile, mais chaque indice semble aussi ouvrir une porte vers une vérité plus dangereuse. Ce soin apporté à l’atmosphère permet au jeu de compenser certaines limites de rythme. Même lorsque l’action se fait rare, l’envie d’avancer reste présente grâce à la qualité du décor, à la densité du mystère et à cette promesse constante d’une révélation trop grande pour être confortable. Cthulhu : The Cosmic Abyss n’est pas un jeu qui cherche à effrayer toutes les deux minutes. Il préfère enfermer le joueur dans une bulle de malaise, puis resserrer lentement la pression. Ce choix pourra frustrer les amateurs d’horreur plus directe, mais il donne à l’expérience une personnalité nette et cohérente. Sur le plan du gameplay, Cthulhu : The Cosmic Abyss repose surtout sur l’exploration, l’observation, la collecte d’indices et la résolution d’énigmes. Le jeu demande de lire l’environnement, de comprendre les liens entre les éléments trouvés et d’avancer par déduction plutôt que par réflexe. Cette approche correspond bien au ton général. Noah n’est pas présenté comme un héros d’action chargé de détruire l’horreur, mais comme un enquêteur confronté à quelque chose qui le dépasse. Cette position rend l’expérience plus crédible. Le joueur n’a pas l’impression de dominer la situation. Il tente seulement de mettre de l’ordre dans un chaos qui lui échappe. Les phases d’enquête sont souvent intéressantes, surtout lorsque le jeu laisse suffisamment d’espace pour réfléchir. Certains indices sont placés avec intelligence, certaines énigmes demandent de prêter attention à des détails discrets, et l’ensemble encourage une lecture attentive des lieux. Le plaisir vient alors moins de la difficulté brute que du sentiment de reconstituer une histoire fragmentée. Une note abandonnée, une trace dans une salle, un symbole répété ou un message audio peuvent modifier la compréhension d’une scène entière. Cette manière de raconter par morceaux fonctionne très bien avec l’univers lovecraftien, car elle donne au joueur le sentiment de découvrir une vérité interdite plutôt qu’un simple scénario linéaire. Cependant, cette structure montre aussi ses limites. Le jeu peut parfois devenir trop dirigiste, voire un peu raide dans sa façon d’organiser la progression. Certaines énigmes donnent l’impression d’avoir une seule lecture possible, non pas parce que la logique est brillante, mais parce que le jeu attend une action précise à un endroit précis. Dans ces moments, la tension retombe et laisse place à une frustration plus mécanique. Le problème ne vient pas de la difficulté, mais du manque de souplesse. Un bon jeu d’enquête donne souvent l’impression que la solution a été trouvée grâce à l’attention du joueur. Ici, quelques passages donnent plutôt le sentiment d’avoir deviné ce que le système voulait entendre. Le rythme souffre également de quelques longueurs. L’ambiance supporte beaucoup la progression, mais elle ne suffit pas toujours à masquer certains allers-retours ou certaines phases où l’aventure semble étirer son mystère. Les joueurs les plus patients y verront une manière d’installer la tension. Les autres pourront ressentir une baisse d’intensité, surtout si l’enjeu narratif immédiat n’est pas assez fort pour justifier le détour. Le jeu reste captivant dans son ensemble, mais il aurait gagné à mieux varier certaines séquences, notamment au milieu de l’aventure, où la formule devient plus visible. La gestion de la folie, de la corruption ou de la perception apporte une couche intéressante à l’expérience. Lorsqu’elle est bien utilisée, elle renforce l’idée que l’enquête ne menace pas seulement le corps de Noah, mais aussi son rapport au réel. Le joueur n’est plus totalement certain de ce qu’il voit, ni de ce que le jeu lui donne comme information fiable. C’est un excellent levier pour une œuvre inspirée par Lovecraft. En revanche, cette mécanique aurait pu aller encore plus loin. À certains moments, elle semble davantage accompagner la mise en scène que transformer réellement la manière de jouer. Elle reste efficace, mais laisse parfois imaginer un jeu encore plus audacieux, où chaque décision mentale aurait des conséquences plus marquées. Malgré ces réserves, le cœur de l’expérience reste solide. Cthulhu : The Cosmic Abyss possède un vrai sens de l’enquête atmosphérique. Il ne cherche pas à multiplier les systèmes inutilement et préfère rester concentré sur son mystère. Cette sobriété est appréciable, même si elle s’accompagne d’une certaine rigidité. Le jeu sait ce qu’il veut être : une aventure narrative sombre, lente, oppressante, portée par la découverte progressive d’une horreur trop vaste pour être combattue. Quand ses mécaniques servent cette intention, l’immersion est excellente. Quand elles deviennent trop visibles, le charme se fissure un peu, sans jamais s’effondrer totalement.

Une expérience marquante, mais pas destinée à tout le monde

assets/images/tests/cthulhu-the-cosmic-abyss/cthulhu-the-cosmic-abyss_p3.jpg
Ce qui rend Cthulhu : The Cosmic Abyss intéressant, c’est sa capacité à assumer une forme d’inconfort. Beaucoup de jeux d’horreur promettent la peur, mais finissent par rassurer le joueur avec des armes, des objectifs très clairs ou des règles faciles à comprendre. Ici, l’expérience préfère maintenir une zone d’incertitude. Les réponses arrivent lentement, les révélations ne ferment pas toujours les questions, et le monde semble volontairement construit pour échapper au contrôle. Ce parti pris donne au jeu une saveur particulière. Il ne se contente pas de raconter une histoire lovecraftienne. Il essaie d’en reproduire le vertige. Cette ambition a un prix. Le jeu peut sembler froid, distant, parfois même frustrant. Les personnages secondaires ne marquent pas toujours autant que l’univers lui-même, et certaines séquences narratives auraient mérité davantage d’incarnation émotionnelle. Noah fonctionne comme point d’ancrage, mais il reste parfois moins fascinant que ce qui l’entoure. Ce n’est pas forcément un défaut rédhibitoire, car l’horreur cosmique repose justement sur l’écrasement de l’individu face à l’inconnu. Toutefois, pour que l’impact soit total, il aurait fallu que le destin humain touche autant que la menace cosmique impressionne. Le jeu réussit mieux le malaise métaphysique que l’attachement intime. La technique sert globalement très bien l’expérience, notamment grâce à des environnements denses et une belle gestion de la lumière. Les couloirs noyés dans l’obscurité, les architectures impossibles et les visions plus cauchemardesques donnent souvent envie de s’arrêter pour observer, même lorsque l’instinct pousse à avancer. Quelques imperfections peuvent apparaître, surtout dans certaines animations ou transitions, mais elles ne détruisent pas l’immersion. Le plus important reste la cohérence artistique, et sur ce point, le jeu possède une vraie personnalité. Il ne ressemble pas à un simple décor sous-marin recouvert de références à Cthulhu. Il propose un monde qui paraît contaminé de l’intérieur par sa propre mythologie. L’autre grande qualité de l’aventure vient de sa retenue. Cthulhu: The Cosmic Abyss comprend que tout expliquer serait une erreur. Il donne assez d’informations pour nourrir la curiosité, mais conserve une part d’opacité. Cette réserve permet au mystère de survivre après la fin. Même lorsque l’histoire livre ses réponses principales, il reste des images, des sons et des idées qui continuent de travailler l’esprit. C’est souvent le signe d’une œuvre d’horreur réussie. La peur immédiate disparaît vite, mais le trouble reste. Le jeu marque moins par un moment spectaculaire que par une accumulation de sensations : isolement, insignifiance, fascination, répulsion, doute. En revanche, cette proposition demande un vrai engagement de la part du joueur. Ceux qui attendent une aventure dynamique, avec des affrontements réguliers et une progression très rythmée, risquent de rester à distance. Le jeu ne récompense pas toujours vite. Il demande d’accepter son tempo, ses silences, ses zones d’ombre et son goût pour les énigmes parfois exigeantes. Cette exigence peut être une qualité pour un public amateur d’horreur narrative, mais un frein pour ceux qui veulent une expérience plus immédiate. Cthulhu : The Cosmic Abyss n’est donc pas un jeu universel. Il est plus précieux que confortable, plus hypnotique que spectaculaire. C’est justement cette identité tranchée qui le rend recommandable. Malgré ses maladresses, le jeu possède une vision. Il préfère construire une atmosphère cohérente plutôt que cocher toutes les cases du genre. Il préfère l’enquête, la tension lente et le doute à la surenchère. Il ne réussit pas tout avec la même finesse, mais il reste habité par une vraie envie de faire ressentir l’horreur cosmique autrement que par de simples apparitions monstrueuses. Dans un paysage vidéoludique où l’horreur mise souvent sur le bruit, la poursuite et le choc visuel, cette descente dans les abysses a le mérite de faire confiance au silence.

Galerie Photos

Vidéo

Les plus Les moins

Points positifs

  • Une atmosphère lovecraftienne très réussie, lourde et oppressante
  • Une direction artistique forte, entre science-fiction industrielle et horreur cosmique
  • Une enquête prenante, portée par l’exploration et la déduction
  • Un excellent travail sonore, essentiel dans la montée du malaise
  • Une identité claire, loin de l’horreur facile à base de simples sursauts

Points négatifs

  • Un rythme parfois lent, surtout dans certaines phases intermédiaires
  • Des énigmes qui peuvent manquer de souplesse
  • Des personnages secondaires moins marquants que l’univers
  • Quelques passages trop dirigistes dans la progression
  • Une proposition qui risque de laisser de côté les amateurs d’action horrifique

En conclusion

8
Cthulhu : The Cosmic Abyss est une œuvre d’ambiance avant d’être un jeu d’action ou même un pur jeu d’horreur. Son intérêt principal repose sur sa capacité à transformer les profondeurs océaniques en espace mental, presque spirituel, où chaque couloir semble mener un peu plus loin de la raison. Le jeu impressionne par sa direction artistique, son atmosphère sonore, son sens du mystère et sa manière de faire peser l’horreur non pas sur un monstre précis, mais sur l’idée que quelque chose d’incompréhensible attendait depuis toujours sous la surface du monde. Tout n’est pas irréprochable. Le rythme peut s’alourdir, certaines énigmes manquent de souplesse, et l’attachement aux personnages reste parfois secondaire face à la puissance du décor. Pourtant, l’ensemble garde une vraie force. Le jeu laisse une empreinte parce qu’il ne cherche pas à rassurer. Il accepte d’être lent, étrange, parfois opaque, et c’est dans cette étrangeté qu’il trouve son identité. Pour les amateurs d’enquêtes sombres, de récits lovecraftiens et d’ambiances oppressantes, Cthulhu : The Cosmic Abyss mérite clairement l’attention. Pour les joueurs en quête d’horreur nerveuse et spectaculaire, l’expérience pourra sembler trop contemplative. Au final, cette plongée dans l’abîme vaut surtout pour ce qu’elle fait ressentir : la solitude, la curiosité malsaine, la peur de comprendre et la sensation que l’océan cache moins un secret qu’une vérité impossible à accepter. C’est un jeu qui aurait pu être plus fluide, plus incarné et parfois plus audacieux dans ses systèmes, mais son atmosphère suffit à le distinguer. Cthulhu : The Cosmic Abyss n’est pas parfait, mais il possède ce que beaucoup de jeux plus propres n’ont pas toujours : une âme sombre, cohérente et durablement dérangeante.

Testé par Anthony TAELMAN (Tùni)

Tùni
"Joueur depuis ma plus tendre enfance, j'ai pris la première claque de ma vie en 1996 avec Resident Evil. Créateur en 2012 de CN Play, et toujours à sa tête, mon expérience de nombreuses années dans le domaine du jeu vidéo est maintenant au service de ma talentueuse équipe."
Partager le test